Un co-fondateur quitte Rue89, devenu trop “journaliste”

(Billet initialement publié le 23 février 2008)

Michel Lévy-Provençal a fait partie de l’équipe fondatrice de Rue89, ce média « à trois voix » comme dit le slogan, à savoir journalistes, experts et internautes.

Dans un billet publié le 20 février, Michel Lévy-Provençal indique qu’il quitte Rue89 car, dit-il, « Rue89 ne parviendra pas à renouveler le journalisme sur Internet. « La logique de caste [des journalistes] a perduré » indique-t-il et il se désolait, jour après jour, de voir disparaître les contributions de non-journalistes du déroulé du journal.

Michel Lévy-Provençal pense probablement qu’on peut faire un média sans journalistes, que tout le monde peut-être journaliste et que les « citoyens » doivent s’approprier les moyens d’expression démocratique comme l’Internet, afin d’en faire un vaste média global où la parole de chacun serait enfin libérée des contraintes et des « logiques de caste »…

Quelles logiques de caste ? La recherche de la vérité par exemple ? C’est-à-dire le contrat de confiance entre un journaliste et son auditoire qui veut que le premier assure (et signe de son nom) que ce qu’il écrit est vrai et que le second le prenne pour tel ? Parce qu’effectivement, Rue89 pourrait ressembler à Agora Vox, média « citoyen » (je reprends cette terminologie par commodité mais je ne la fais pas mienne), qui a sûrement les faveurs de Michel Lévy-Provençal, mais dont une bonne partie des « informations » sont issus de militants d’une cause ou d’un combat et publiées tel quelles…

Certes il y a bien une crise de confiance entre les médias et leurs auditoires mais je ne pense pas que les journalistes en soient l’unique cause et je ne pense certainement pas qu’un média fait par des journalistes est voué à déplaire ou à décevoir… C’est faux, et pour plusieurs raisons.

D’abord, aller chercher de l’information, la vérifier et la retranscrire est un métier. Ca a l’air tout bête dit comme ça, ça a l’air ringard, mais je commence à en avoir plus qu’assez de lire ici et là que « tout le monde peut être journaliste ». Oui, tout le monde peut être journaliste, à condition de se lever le matin et de chercher l’info comme un journaliste, la vérifier la journée comme un journaliste et la retranscrire le soir comme un journaliste… Oui c’est sûr. Reste à savoir ensuite comment payer le loyer… si on n’est pas journaliste.

Les contributions « citoyennes » sont forcément ponctuelles, basées sur la bonne volonté, le temps disponible, une conjonction d’informations et un certain regard. Les récupérer, les relire, les vérifier et les publier est une des missions de Rue89 et je suis bien placé pour savoir qu’il est très difficile d’obtenir des contributions de qualité.

C’est pourquoi il est impossible de bâtir un projet rédactionnel là dessus. Soit on est un média, plus ou moins ouvert, soit on est une « collection » de contributions, comme Agora Vox. C’est très bien, c’est nécessaire, c’est démocratique et tout, mais ce n’est pas un média éditorial, qui peut provoquer l’adhésion ou le rejet d’une audience.

Or ce pays a besoin de médias, forts, déterminés, fouineurs, connus et reconnus. Un titre, c’est une force et tout journaliste, citoyen ou non, le sait pertinemment. On peut hurler dans une collection de contributions, à côté des néo-fachos et des anti-tout, une parfaite vérité et ne jamais être entendu.

Je suis de ceux qui pensent qu’aujourd’hui, peut-être plus que jamais, les journalistes sont utiles et indispensables à l’expression démocratique, tout autant que le sont les citoyens et les contributions citoyennes. Mais faire croire qu’on peut faire des médias sans journalistes est un mensonge.

Neo-journalism, that's what I do. Founder @Rue89Strasbourg #journalism #innovation #geek #Strasbourg

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