Le journalisme, c’est des emmerdes

(Initialement publié sur le blog “On est mal” le 28 janvier 2008)

Je me souviens d’un livre paru en 1997, « Le Journalisme sans peine » de Patrick Rambaud et Michel-Antoine Burnier. A l’époque, je faisais mes premières armes à la rédaction locale de Chambéry du Dauphiné Libéré. Je ne savais pas encore que l’exercice du métier de journaliste allait me passionner, mais à la lecture de ces pages, je me suis promis de tout faire pour éviter de tomber dans les travers que dénonçait cet excellent opus. « Le Journalisme sans peine » m’a servi d’anti-manuel en quelque sorte.

L’un des enseignements principaux de ce livre est que « l’information est la pire ennemie du journaliste ». Car, expliquent les auteurs avec malice, « l’information est rare, elle est souvent invraisemblable, elle déçoit le public, parfois elle le terrifie » et surtout, elle est dangereuse car elle peut se retourner contre le journaliste lui-même s’il n’y prend garde.

Pour le bon journaliste donc, par simple mesure de sauvegarde, mieux vaut rester vague, évasif et user de périphrases pour éviter d’être ensuite ennuyé par les conséquences néfastes que peuvent apporter la publication d’une information (quidams nommés et dont la vie est devenue un enfer, marques citées dans un contexte ne cadrant pas avec leur plan-média…)

Grâce au suivi scrupuleux de ces règles, on en arrive à la situation actuelle de la presse en France : des infos de commentaires d’évènements qui ont déjà eu lieu, insipides, grises, sans aucune saveur et dans leur grande majorité, sans grand intérêt. Allez comprendre pourquoi les gens boudent les médias !

Cette défiance face à l’information se constate tous les jours dans l’exercice du métier. Plusieurs exemples. Lorsque les journaux publient en fait-divers l’évocation d’un accident de la route, on s’attache à éviter de décrire les conditions qui ont produit cet accident (Stop non respecté, ligne blanche traversée…) et on se borne à dire qu’une voiture est « entrée en collision » avec une autre. Pourquoi ? Pour éviter d’éventuelles poursuites où les personnes mis en cause pourraient attaquer le journal en contestant la version des faits publiée. On se retrouve donc dans le journal avec des milliers d’accidents, où des voitures sont toutes entrées en collision contre d’autres, dans des circonstances bien mystérieuses ma foi… Et tant pis pour le lecteur, qui devra se contenter du service minimum.

Autre cas courant, le gommage des marques dans les articles. Ainsi, l’entreprise Ateliers Réunis (de Schiltigheim) est propriétaire de la marque Caddie©®™ et menace de poursuites tout média qui ose utiliser le mot « caddie » pour décrire un chariot métallique sur roulettes. Les journaux, plutôt que de choisir le camp de leurs lecteurs qui utilisent des « caddies » tous les jours, préfèrent généralement éviter les foudres des Ateliers réunis et parlent de chariots métalliques, qu’importe s’ils se ridiculisent aux yeux de leurs lecteurs. La pratique fonctionne aussi avec les fameux « Algéco®™© », nom d’une entreprise leader dans les constructions modulaires et donc banni des journaux, même pour décrire des constructions modulaires fabriquées par Algéco, et tant pis si le lecteur ne voit pas de quoi on parle… (J’ai pu constater néanmoins lors du déplacement de Mme Boutin à Lyon que l’ensemble des médias audiovisuels parlaient bien d’Algécos mais les médias audiovisuels sont moins vulnérables aux droits de réponses que la presse écrite).

Je ne conteste pas le droit des marques à se défendre contre leur déchéance. Je ne conteste pas non plus aux victimes d’accidents le droit de faire valoir leur version des faits. Ce que je dénonce, c’est la frilosité des rédactions, leur incroyable capacité à se désister avant même de mener un combat qui devrait pourtant être primordial, celui de savoir qui décide de ce qui parait dans leur média !

Car à la base de ces comportements, il y a une pratique généralisée et détestable dans la presse française, une ligne éditoriale qui met tout le monde d’accord : la trouille. L’angoisse de recevoir une lettre d’avocat, la peur d’avoir à se défendre devant un tribunal… On ne se pose pas la question de la légitimité, ni de la raison ou de la pertinence, on ne laisse même pas au juge le soin de trancher : on se couche, on se censure a priori, on évite les emmerdes.

Et c’est bien triste car il me semble que, lorsqu’on devient journaliste, c’est qu’on n’a pas peur des emmerdes. Sinon, comment faire ce métier, dont la vocation est de mettre au jour des informations que certains préfèrent garder cachées, dont l’ambition est d’attirer l’attention du citoyen sur les problèmes du monde, de son quartier, dont la noblesse est de démonter, jour après jour, les mensonges et les vérités partielles des communiqués officiels ?

Le journalisme, c’est des emmerdes. Les journalistes ne sont pas là pour plaire. Tant qu’on n’inculquera pas cette notion dans la tête des jeunes journalistes, tant que les rédacteurs-en-chef continueront de nier cette évidence, on ne pourra rien faire pour sauver les médias français de l’apathie mortifère dans laquelle ils se sont noyés.

Neo-journalism, that's what I do. Founder @Rue89Strasbourg #journalism #innovation #geek #Strasbourg

Neo-journalism, that's what I do. Founder @Rue89Strasbourg #journalism #innovation #geek #Strasbourg